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Jérémie et les brisures du temps ( Extrait roman )& URL

Jérémie et les brisures du temps

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( Le premier Roman d'Eucharilxtonw )

Dans un monde en quête de repères, Eucharilxtonw s’impose comme une figure singulière de la philosophie contemporaine. Artiste peintre et philosophe du net, diplômé de la faculté d’Aix-en-Provence, il explore les confins de la pensée humaine en réconciliant les dimensions scientifiques et spirituelles dans une œuvre à la fois visuelle et conceptuelle.
À travers son premier roman, il donne chair à cette réflexion en suivant Jérémie, un adolescent surdoué confronté à l’inertie du monde et soudain doté du pouvoir de traverser le temps, au prix d’un vieillissement accéléré. Entre quête utopique, voyage à travers les grandes fractures de l’Histoire et interrogation sur le sens de l’action humaine, ce récit initiatique mêle science-fiction, philosophie et drame intime pour questionner une idée centrale : peut-on réellement transformer l’avenir sans se perdre soi-même ?

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Résumé du livre : 

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Jérémie, 17 ans, étudiant surdoué et farouchement marginal, mène une existence en apparence ordinaire dans la banlieue marseillaise. Entre les tracas du quotidien, les discussions nocturnes avec ses amis, les cours, le sport, les lectures et la méditation, il nourrit pourtant une ambition dévorante : changer le monde. Confronté à l’inertie sociale, aux drames ordinaires et aux injustices qui l’assaillent, il se réfugie dans le rêve d’une utopie surgie des ruines de notre civilisation. Sur son blog, il esquisse les bases d’une société alternative ; un espace participatif peu fréquenté, mais où germent des idées aussi radicales que visionnaires. Tout bascule lorsqu’un mystérieux rayon venu du ciel le frappe en pleine méditation. Dès lors, ses songes se muent en véritables traversées du temps. De la préhistoire à l’ère industrielle, Jérémie parcourt les siècles et tente, souvent en vain, d’infléchir le cours des grands événements. Mais ce pouvoir prodigieux s’accompagne d’une contrepartie funeste: chaque incursion imprime sur son corps une marque indélébile… et un tribut plus cruel encore: il vieillit de façon exponentielle à chaque saut.
Entouré de ses deux amis aussi atypiques que fidèles, Eliana et Jean-Baptiste, bientôt rejoint par Kalyssa, qui deviendra sa petite amie, et épaulé par une intelligence artificielle qu’il conçoit lui-même, Jérémie comprend qu’on ne remodèle pas le passé par la force. Pour espérer transformer l’avenir, il doit repérer les nœuds historiques, ces instants minuscules mais décisifs où une simple idée peut tout faire basculer. Pourquoi lui ? D’où vient ce pouvoir qui le dépasse ? Et surtout… combien de temps lui reste-t-il avant que le temps, littéralement, ne le dévore.

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Note préliminaire 

Ce roman est né comme naissent les comètes : d’un choc entre un désir ancien et une vision encore informe, d’une étincelle tenace refusant de s’éteindre. À première vue, il retrace l’odyssée d’un jeune homme en quête d’un monde meilleur qui, après une rencontre improbable avec des êtres venus d’ailleurs, se découvre capable de franchir les murailles du temps comme on traverse un miroir d’eau. Mais derrière cette dérive à travers les ères, derrière les paysages mouvants de l’Histoire, s’esquisse une quête plus profonde : celle d’un présent à réinventer, d’un monde à façonner selon l’idéal incandescent d’une démocratie directe, vibrante, respirante, enfin affranchie des oripeaux pesants de l’autorité impériale.

Dans ces pages, j’ai glissé bien davantage qu’un simple récit fantastique. J’y ai déposé des fragments de mon propre souffle, des éclats de mon vécu, tels des pierres lumineuses semées sur le chemin du protagoniste. Qu’on me permette un exemple révélateur de cette imprégnation. Les épisodes qui prennent l’apparence de miracles — retrouver une clé égarée dans une rue Marseillaise et reconnaître, des kilomètres plus loin, la serrure qu’elle ouvre ; voir des chiffres se répondre d’une plaque à l’autre comme des signes silencieux ; ou sentir un doute se dissiper sous l’effet d’une coïncidence troublante — ne relèvent pas uniquement de l’imaginaire : ils constituent la transposition romanesque de faits authentiques, de ces instants singuliers qui ont jalonné ma propre trajectoire.

Je sais qu’on ne m’aurait guère accordé de crédit si j’avais tenté de les rapporter tels quels. Ainsi, les exploits du héros ne sont nullement des métaphores de combats chimériques, mais l’écho transfiguré de mes expériences, de ces moments où la réalité semble entrouvrir une brèche dans l’ordinaire pour éclairer un choix ou confirmer une intuition.

Le héros, en traversant les siècles, porte en lui une part de ma philosophie intime. Il devient le messager d’un rêve ancien : celui de dépasser la civilisation impériale, cette grande machine verticale qui écrase les voix pour mieux régner. À travers lui, j’explore l’hypothèse folle mais nécessaire d’un monde où le pouvoir ne descend plus du sommet, mais jaillit du sol comme une source vive. Un monde où chaque être humain serait à la fois citoyen, créateur et gardien du destin commun.

Ce roman est donc une fable, mais aussi un miroir. Une aventure épique, mais également un laboratoire d’idées. Une fiction, certes, mais traversée par la pulsation très réelle d’un rêve politique et humain. J’y ai mêlé l’imaginaire et l’intime, le merveilleux et le manifeste, pour tenter de dire autrement ce que les mots ordinaires n’arrivent plus à exprimer : le besoin urgent de réinventer notre manière d’habiter le monde.

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Les cinq livres signés par Eucharilxtonw

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Pensées désobligeantes ( pamphlet politique )  //  Pensées impertinentes 5 ( Pamphlet )  //  Les sept Prophéties ( Projection et recherche d'une alternative civilisationnelle )  //  Épîtres rebelles ( Communication et Lettres avec les instiuttionnels )  //  Jérémie et le brisures du temps ( Roman )

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EXTRAIT

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Jérémie et les brisures du temps

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Chapitre 1 

Le monde contre lui, lui contre le monde

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Le téléphone vibra, strident, presque insolent dans le silence sacré de l’aube en ce mois de Septembre 2029. Une vibration sèche, métallique, qui fendit l’obscurité comme une lame affûtée.

Jérémie ouvrit les yeux d’un coup, les pupilles dilatées, le souffle suspendu, comme si son corps tout entier avait été programmé pour réagir à cette fréquence — celle qu’il avait lui-même codée la veille, en modifiant les entrailles de son smartphone, greffant à la machine une âme nouvelle, plus vive, plus nerveuse. Chaque matin, avant que le monde ne le réclame, le jeune homme s’accorde deux minutes de silence. C’est son rituel discret, un sas entre la nuit et le jour. Allongé sur le côté, encore enveloppé dans la tiédeur des draps, il laisse son regard glisser vers la table de chevet. Là, entre le tic‑tac feutré du radio‑réveil et la lueur des premiers rayons de soleil filtrant par les volets, une photo repose. C’est une image simple, mais précieuse : un instant figé, capturé le jour de son dernier anniversaire chez ses parents, à Avignon. On y voit son père, solide et souriant, les bras croisés sur une chemise à carreaux, l’air un peu bourru mais la tendresse au fond du regard. À ses côtés, sa mère, douce et lumineuse, les cheveux tirés en chignon, rit d’un éclat franc, les yeux plissés de bonheur. Et puis sa sœur, Léna, plus jeune, espiègle, les bras passés autour de leurs parents, un tee‑shirt trop grand et un sourire qui déborde presque du cadre. Jérémie, lui, est au centre, un gâteau devant lui, les bougies encore fumantes, les joues rougies par l’émotion. Chaque matin, il les contemple quelques instants, comme pour s’assurer qu’ils sont toujours là, quelque part, même à distance. Ce cliché est plus qu’un souvenir : c’est un repère, une ancre dans le tumulte des jours. Il les voit peu. Le temps file depuis son entrée à la faculté de Marseille, en septembre. Installé loin du foyer familial, dans un petit appartement étudiant en banlieue, les appels se font rares à mesure que les semaines s’égrènent. Et pourtant, en lui, quelque chose murmure : il faudrait appeler. Donner des nouvelles. Rassurer, surtout sa mère qui, comme tant d’autres, s’inquiète pour lui. Dire qu’il va bien, qu’il pense à eux. Mais pas maintenant. Il repousse ce geste à plus tard, comme on remet une caresse au lendemain, avec la certitude qu’elle viendra.

Il n’était pas encore sept heures. Le ciel derrière les volets frémissait aux premiers éclats de l’aube, comme un animal qui hésite entre fuir et surgir. Mais déjà, son esprit s’emballait, s’électrisait, prêt à bondir. L’écran clignotait d’une lumière bleutée, presque organique, comme un cœur numérique battant sous ses doigts. Une notification : son dernier article sur « Le chemin vers une civilisation alternative » venait de franchir le cap symbolique des mille commentaires. Mille voix. Mille échos. Mille fragments d’un monde en quête de sens, de rupture, de renaissance. Son corps entier se rua hors du lit comme un cheval sauvage, propulsé d’un seul bloc, lancé comme une flèche dans le tumulte du jour. Dix-sept ans, un mètre quatre-vingt, silhouette élancée, sculptée par des heures de course et la compétition sportive, il semblait trop vaste pour les draps froissés, trop intense pour le calme de la chambre. Sa peau portait un hâle discret, un ton légèrement mât, comme une énigme laissée par le sang d’un ancêtre indien oublié — une présence lointaine que la famille préfère taire, comme on range un secret dans une boîte trop ancienne pour être ouverte. Ce reflet doré, presque solaire, contrastait avec ses cheveux noirs, mi-long, en bataille et ses yeux verts et vifs, brûlants d’énergie brute. Il attrapa le téléphone, effleura l’écran, et plongea dans les réponses. Des critiques acérées, des encouragements fervents, des débats enflammés. Il lisait vite, absorbait tout, répondait à certains avec une maturité qui déconcertait. Il n’écrivait pas pour plaire. Il écrivait pour secouer. Pour déranger. Pour réveiller.

Il ne comprenait pas le monde. Et le monde, en retour, ne faisait rien pour le comprendre. Alors, il s’était inventé un ailleurs — un sanctuaire numérique, fragile et fervent. Un blog, une communauté, une utopie en ligne où les idées pouvaient respirer, croître, se heurter et se transformer. Là, il rêvait d’un effondrement salutaire des structures sociales, d’un déluge rédempteur qui ramènerait l’humanité à l’an zéro, pour rebâtir sur des fondations saines. Une renaissance. Un monde à reconstruire, pierre après pierre, pensée après pensée. Ce blog, né de ses nuits blanches et de ses colères lucides, avait pour vocation de décrypter les rouages invisibles et les faits d’actualité révélateurs d’une chute annoncée, tout en esquissant les chemins possibles vers une alternative — plus juste, plus humaine, plus libre

— Bordel… j’ai cours cet après-midi. Déjà sept heure vingt  ?! Et tant de choses à faire avant, murmura-t-il en jetant un œil à l’horloge.

Il traversa sa chambre par bonds, agile comme un cabri, avec une précision presque chorégraphique, malgré le chaos ambiant. Chaque objet semblait vivre, respirer, participer à une œuvre en devenir. La pièce, vaste pour un adolescent — douze mètres carrés d’univers personnel — était percée d’une grande fenêtre orientée plein est, par laquelle la lumière du matin s’infiltrait en nappes dorées, caressant les murs tapissés de posters anarchistes et de schémas informatiques griffonnés à la main. Le sol, encombré de câbles serpentins, de composants électroniques éventrés et de carnets ouverts sur des équations, ressemblait à un champ de bataille technologique. C’est là, au milieu de ce désordre savamment orchestré, qu’il mettait à profit ses talents pour réparer téléphones et ordinateurs, grattant quelques billets pour arrondir ses fins de mois d’étudiant. Et pourtant, Jérémie y évoluait avec une aisance féline, comme si chaque obstacle faisait partie d’une danse secrète qu’il maîtrisait depuis toujours.

L’appartement, perché au dernier étage d’un vieil immeuble marseillais aux volets écaillés et aux escaliers grinçants, dans le quartier de Saint Marcel, semblait suspendu entre ciel et béton. Pas d’ascenseur, bien sûr — il fallait gravir les trois étages à la force des jambes, comme une épreuve initiatique. Les murs, lézardés par le temps, exhalaient une odeur de plâtre ancien et de solitude. C’est là, dans ce cocon modeste payé par son père — Haut fonctionnaire au regard fatigué mais au portefeuille généreux, installé à Avignon — que Jérémie vivait, sous l’œil lointain d’une mère à la santé fragile, douce et silencieuse, femme au foyer effacée. Issu d’une famille de la classe moyenne, ni favorisé ni démuni, il avait grandi dans une zone grise — sans éclat, sans manque, mais avec cette impression persistante d’être en décalage. Il n'avait jamais manqué de l'essentiel, mais toujours du superflu. Un garçon assez solitaire dans son enfance, traversé par une intensité silencieuse qui le rendait à la fois distant et profondément présent — comme s’il habitait le monde sans jamais vraiment s’y fondre.

À côté de la chambre, une cuisine étroite en longueur, à peine plus large qu’un couloir, alignait ses éléments comme des soldats fatigués : une table à peine plus large qu’une étagère d’angle, un évier, deux plaques, un frigo miniature, un placard bancal. L’odeur du café instantané y flottait parfois, mêlée à celle du plastique chaud et des composants électroniques, comme une extension olfactive de son atelier improvisé. La salle de bain, minuscule, combinait toilettes et douche dans un espace si réduit qu’on devait s’y glisser de profil, comme dans une capsule spatiale.

Mais le jeune homme s’en moquait — le confort n’était qu’un luxe inutile dans une vie où chaque minute comptait. Les journées, toujours trop courtes, s’égrenaient comme du sable entre ses doigts, et les activités s’enchaînaient avec la cadence d’un métronome affolé. Ce qu’il cherchait, ce n’était ni mollesse ni repos, mais l’altitude intérieure, le silence fertile, l’espace mental où ses idées pouvaient s’élancer, libres et fulgurantes, comme des éclairs dans un ciel dégagé.

Dans la cuisine, sur un coin de table, il avala deux tartines de beurre et confiture de fraise, un jus de fruit dopé aux vitamines, un verre d’eau. Pas le temps pour plus. Autre chose à faire. Il ouvrit son ordinateur — un vieux modèle qu’il avait transformé en bête de course — et programma une publication automatique pour midi : un texte radical sur la fin des États-nations, une provocation calculée, une étincelle jetée dans la poudrière du réel. Puis il enfila son short, ses baskets, et sortit dans la fraîcheur du matin. Le ciel au-dessus de Marseille, dans le quartier de la Valentine, était encore pâle, comme s’il hésitait à s’arracher à la nuit. Chaque jour, avant les cours, il courait dans les hauteurs de la Barasse, comme d’autres prient ou méditent. Ses foulées longues et régulières semblaient tracer une trajectoire parallèle à celle du monde, une ligne silencieuse où il retrouvait son souffle et ses pensées.

Pour entamer son périple, il traversa le village séculaire de Saint-Marcel, étiré comme un murmure le long de la vallée de l’Huveaune. Ce quartier ancien, malgré les rénovations successives, avait conservé son charme discret : les bâtisses aux teintes de sable et de craie, modestes en hauteur, s’alignaient comme une rangée de vieux livres, leurs murs légèrement penchés, fatigués mais tenaces. Les toits d’argile, rouges et ocres, formaient une ligne ondulée, irrégulière, semblable à une mer figée. Les maisons anciennes aux tuiles rouges côtoyaient çà et là quelques constructions modernes, et l’ensemble semblait flotter dans une brume légère qui adoucissait les contours. Les échoppes, trop petites pour rêver de fortune, ouvraient leurs façades lézardées sur des étals débordants. Aux terrasses des bars, les anciens du village, déjà installés, refaisaient le monde d’un ton grave ou amusé. Plus loin, des commerçants interpellaient les passants, leurs voix rauques se mêlant aux odeurs de pain chaud et de poussière.

Il croisa justement l’un d’eux : un vieux commerçant de supérette, à qui il devait de l’argent depuis des mois, faute d’avoir reçu à temps sa bourse universitaire à la rentrée. Le vieil homme le repéra aussitôt et l’apostropha avec une violence théâtrale, lançant des insultes colorées, alourdies d’un accent venu d’ailleurs. Jérémie sentit la chaleur lui monter aux joues et accéléra le pas, préférant fuir plutôt que s’expliquer une fois de plus. Les trottoirs, trop étroits, longeaient l’unique artère du quartier et forçaient les passants à se frôler. Il saluait d’un geste rapide les visages connus, baissant parfois les yeux pour éviter d’être arrêté par les plus insistants. Dans cette traversée matinale, il avançait comme une flèche, déterminé à rejoindre enfin les sentiers de la colline où, loin des dettes, des regards et des reproches, il pouvait respirer pleinement.

Bref, un matin en début d’automne ordinaire dans un décor qui semble refuser d’entrer dans le XXIᵉ siècle. Notre coureur franchit cette épreuve civique et sortit enfin du village, rejoignant la route qui mène au pied des collines. Comme par rituel, il jettent en passant un coup d’œil furtif sur la plaque de nom de rue: Chemin du vallon de la Barasse. On y est. La vraie séance de sport pouvait commencer — sans traîner. Sur la colline, il s’arrêta. En contrebas, la ville s’animait, bruyante, désordonnée, indifférente. Du haut de la chaîne du Mont Saint-Cyr, lorsque l’aube effleure les crêtes, son vieux village s’éveille dans un murmure de lumière. Le ciel, encore pâle, s’embrase doucement à l’est, et les premières lueurs du soleil glissent sur les toits comme des doigts d’or caressant la pierre. Les ombres s’étirent, les collines s’éclairent, et la vallée de l’Huveaune s’ouvre comme un livre vivant, un couloir de vie où le souffle de la ville s’étire entre Marseille et Aubagne. Sous ses yeux, le paysage s’offrait, dense et vibrant, comme une promesse silencieuse.

Le vent, discret, porte les sons du matin : le chant hésitant d’un merle, le grondement lointain d’un train filant vers l’est, les premiers klaxons timides, et ce souffle sourd avec l’odeur, presque organique, de l’usine de pâtes de la Valentine. Cette odeur singulière le saisit — mélange de farine chaude, de blé moulu et de vapeur industrielle — qui s’entrelace aux parfums de pin, de romarin et de terre humide des collines. La vallée de l’Huveaune serpente en contrebas, comme une artère palpitante. Elle ne dort jamais vraiment. Les routes s’y croisent, les vies s’y pressent, les rivières de voitures s’y écoulent. C’est un axe vital, un trait d’union entre les mondes : celui de la cité phocéenne et celui des collines de Pagnol. Et là-bas, au loin, dans une brume bleutée, se dessine la silhouette familière du Garlaban, massif mythique, gardien des souvenirs et des récits. Il semble veiller sur la vallée, sur les hommes, sur les mots. Sa présence est discrète mais imposante, comme un vieux sage qui observe sans intervenir.

Lui, au sommet, méditait. Les pieds en tailleur, tel un moine bouddhiste, il entrait presque en transe sur un promontoire dominant le village en contrebas. Non pour se calmer. Mais pour faire le vide absolu. D’autres fois, pour comprendre. Pour capter ce que les autres ne voyaient pas. Le vent caressait son visage, les bruits du monde s’éloignaient. Il devenait antenne. Récepteur. Oracle. Peu d’êtres savent s’abandonner à la méditation jusqu’à franchir le seuil du moi profond, là où l’ego se dissout et où l’âme effleure, peut-être, l’empreinte du divin. Jérémie, lui, possède cette faculté — ou du moins, il en est intimement persuadé. Lorsqu’il s’immerge dans le silence intérieur, il ressent une étrange décorporation, comme si son essence se détachait du corps pour se fondre dans le tissu invisible de l’univers. C’est une osmose totale, une communion vibrante avec le Tout, une sortie de soi qui n’est pas fuite, mais expansion.

De ces voyages immatériels, il revient transformé, porteur d’un esprit renouvelé, imprégné d’une lumière qu’il ne saurait nommer autrement que spirituelle. Il est convaincu que son acuité mentale, sa lucidité presque surnaturelle, et les idées qui jaillissent en lui comme des éclairs dans la nuit, ne sont pas le fruit d’un simple raisonnement — mais les résonances d’un contact avec une source supérieure, un souffle sacré qui le traverse. Puis, quelques dizaines de minutes plus tard, il reprit sa course, faisant le chemin en sens inverse pour regagner le tumulte de la ville, le souffle maîtrisé, le regard fixe, comme s’il poursuivait une vérité fuyante, une étoile tombée dans les ruines du monde.

À dix-sept ans, Jérémie Davon n’avait déjà plus rien d’un adolescent ordinaire. Il était une singularité, une promesse en devenir — ou peut‑être une menace en gestation. Son blog, suivi avec ferveur par certains, avec inquiétude par d’autres, lui avait valu plusieurs convocations officielles. Il savait qu’il était placé sous surveillance par les Renseignements généraux : la fougue de son âge le poussait parfois à faire l’éloge des révoltes, et son nom circulait sur des forums obscurs où des groupuscules extrémistes le prenaient pour cible. Mais il s’en souciait peu. Sa constitution robuste, son calme presque insolent, et la vivacité de son esprit faisaient de lui un jeune homme que rien ne semblait pouvoir ébranler.

Surdoué et en avance sur le cursus scolaire classique, il avait intégré l’université des sciences de Saint Charles bien avant ses pairs, engagé dans un double cursus exigeant mêlant philosophie et science politique, au sein d’un parcours en sciences humaines réservé aux esprits les plus affûtés. Pourtant, l’institution ne suffisait pas à contenir sa soif de savoir : autodidacte compulsif, il explorait les mathématiques, la biologie, l’histoire des idées politiques, les systèmes économiques, les religions, les codes informatiques et les mythes fondateurs avec une intensité presque fiévreuse. Son crâne dégagé, son regard perçant, et sa maîtrise impressionnante des arcanes du pouvoir et du sacré lui avaient valu, parmi ses camarades, le surnom de Morpheus — non seulement pour sa rigueur intellectuelle, mais pour cette manière qu’il avait de penser le monde comme un système, de chercher la vérité dans l’ordre des choses, et de défier les dogmes avec une sérénité désarmante.

Avant de filer à la fac, Jérémie s’accorda un instant pour partager un déjeuner complice avec ses amis. Il regagna au préalable sa modeste tanière pour une toilette éclair, comme on efface la nuit d’un revers d’eau tiède. La douche, brève mais réparatrice, lui rendit un peu de son éclat — celui qu’on perd entre les rêves trop lourds et les réveils trop secs. Puis, le cœur en veille mais les jambes déjà pressées, il dévala les escaliers grinçants trois par trois, comme on fuit le sommeil en cascade. Dehors, les rues marseillaises frissonnaient encore sous le souffle matinal, ce froid discret qui s’accroche aux murs avant que le soleil ne les réchauffe. Il traversa les pavés familiers, les volets clos, les boulangers en embuscade, et rejoignit le snack de la rue Commune, à l’angle de l’avenue Saint-Marcel, dans ce onzième arrondissement qui sent la vie brute et le bitume tiède. La devanture rouge délavée, griffée de tags poétiques et de slogans anarchistes, annonçait en lettres bancales : Chez Dédé – Sandwichs, idées et café serré. Une terrasse minuscule, deux tables en métal cabossé, trois chaises dépareillées. À l’intérieur, le carrelage était jauni, les murs couverts de flyers d’événements militants, de photos de manifs, et de dessins d’enfants punaisés à côté de citations de Bakounine et d’Ursula K. Le Guin. L’odeur de pain chaud, de merguez grillée et de café corsé flottait dans l’air, mêlée à celle du vieux cuir des banquettes et du feutre des marqueurs utilisés pour refaire le monde sur des serviettes en papier. Il est désormais neuf heures. Jérém pressait le pas : il ne voulait pas arriver en retard à son rendez-vous avec ses deux amis de longue date. Ce genre de matin méritait d’être vécu ensemble, à l’heure, comme un rituel.

Eliana était déjà là, assise au fond de l’établissement, silhouette élancée drapée dans une veste militaire trop grande pour ses épaules fines, posée sur un tee-shirt déchiré qui semblait avoir vécu autant de révoltes qu’elle. Devant elle, un carnet entrouvert, griffonné de schémas et de pensées fulgurantes, témoignait de son esprit en perpétuelle effervescence. À 19 ans, pupille de la Nation, elle avait grandi dans une famille d’accueil généreuse et pleine d’affection, qui lui avait offert un cadre stable et aimant malgré les blessures invisibles de l’enfance. Cette chaleur reçue, elle la portait en elle comme une force tranquille, un socle sur lequel elle avait bâti son exigence et sa soif de justice. Étudiante en biologie dans la même université que Jérem, fine et blonde, ses yeux bleus — d’un éclat presque félin — scrutaient le monde avec une intensité qui ne laissait place ni à l’approximation ni à la complaisance. Ceux qui la connaissaient un peu savaient que derrière ce regard se cachait Eliana Tavoris, un nom qui semblait porter en lui la même solidité silencieuse que celle qu’elle offrait aux autres. Elle ne se contentait pas d’apprendre : elle disséquait, elle interrogeait, elle provoquait. Son caractère, tranchant comme une lame bien affûtée, fascinait autant qu’il dérangeait, et dans son silence comme dans ses mots, elle imposait sa présence. Spécialiste reconnue par ses pairs pour ses connaissances pointues en chimie, en botanique et dans les sciences de la terre, Eliana semblait dialoguer avec les éléments. Elle savait lire les sols, comprendre les plantes, décrypter les réactions invisibles qui régissent le végétal. Certains disaient qu’elle avait un instinct minéral, une intuition presque tellurique, comme si la nature elle-même lui soufflait ses secrets. Ses amis l’appelaient la Panthère — non pour sa beauté seule, mais pour cette manière souple et silencieuse qu’elle avait de se déplacer en symbiose avec les éléments, de s’imposer, pour son regard qui transperçait, pour sa force contenue, toujours prête à bondir. Un surnom né d’admiration autant que de prudence, car nul ne savait vraiment ce qu’elle pensait, mais tous savaient qu’elle pensait juste.

Jean-Baptiste fit irruption dans le snack avec son habituelle exubérance, bruyant, débordant, presque théâtral. Se frayant un passage entre les chaises dans une chorégraphie volontairement maladroite, il entonna le chant des partisans, la main sur le cœur, comme s’il entrait en scène. Puis, dans un geste ample et sans retenue, il s’assit à côté d’Eliana, sa fidèle amie depuis plus de cinq années, l’étreignant avec une affection débordante, presque enfantine. À vingt-trois ans, il était le feu — une étincelle vive, traversée par l’énergie brute de la jeunesse. Mais sous cette ardeur palpitante affleuraient déjà les cicatrices discrètes d’un parcours singulier, tissé de détours, de silences et de longues veilles intérieures. Issu d’une famille nombreuse et modeste, il s’en était volontairement éloigné pour tracer sa propre voie, achever ses études, loin du tumulte joyeux mais épuisant de ses petits frères et sœurs. Il évoluait dans un autre registre : un mètre soixante-dix de tension contenue, de puissance maîtrisée, comme un ressort prêt à bondir. Carré, nerveux, sa musculature de bodybuildeur trahissait une rigueur forgée dans l’effort, une discipline presque ascétique. Lui aussi arpentait les couloirs du campus Saint-Charles, en formation de développement logiciel, où il abordait chaque algorithme comme un duel, chaque ligne de code comme une épreuve à franchir. À la fac, tous le respectaient pour son endurance et son énergie hors norme — mais aussi pour ce génie du code qui semblait couler dans les veines de Jean-Baptiste Synclair, un talent rare, presque déroutant, qui lui avait valu le surnom de Néo, tant il paraissait converser avec les machines dans une langue que lui seul comprenait. Pour financer ses études, il écrivait des programmes pour de grandes sociétés américaines spécialisées dans la cybersécurité, qui lui confiaient la conception de modules complexes pour leurs logiciels antivirus. Un travail exigeant, souvent nocturne, qu’il menait avec la même intensité que ses entraînements, comme s’il affrontait les virus informatiques avec la détermination qu’il réservait à ses adversaires sur le tatami. Car derrière cette discipline rigoureuse brûlait une passion profonde pour l’histoire et la pratique des arts martiaux — comme si, dans le fracas des batailles anciennes, il cherchait à comprendre les luttes intérieures du présent, à relier les gestes millénaires aux tensions invisibles qui l’habitaient.

Jérémie arriva en dernier, discret mais lumineux, un sandwich au thon et aux olives à la main, fraîchement acheté au comptoir. Il s’installa sur la dernière chaise libre, les yeux encore brillants d’idées nocturnes, comme si la nuit lui avait soufflé des vérités que le jour peinait à comprendre. À eux trois, ils formaient un triangle étrange, vibrant, une constellation de forces et de failles, un noyau incandescent autour duquel gravitaient les rêves d’un monde à réinventer. Cette proximité entre Jean-Baptiste et Eliana n’avait rien d’un hasard, et Jérémie, avec sa sensibilité affûtée, ne s’y trompait pas. Il esquissa ce sourire en coin, un peu crispé, qui trahissait sa lucidité — ce genre de rictus discret qui dit tout sans rien dire. Il voyait clair dans ce jeu de regards et de silences, dans cette tension douce qui flottait entre eux comme une brume légère. Quelque chose s’était tissé — fragile, discret, encore inavoué. Une admiration réciproque, oui, mais bien plus encore : un amour en germe, un lien vibrant que ni l’un ni l’autre n’osait nommer, comme s’ils craignaient de le briser en le touchant. C’est à Jérémie qu’ils avaient confié les premiers frémissements de cette affection naissante. Plus jeune qu’eux, mais étonnamment clairvoyant, il était devenu leur confident, le gardien silencieux de ce secret encore balbutiant. Il savait qu’il pouvait les rapprocher, qu’il était le fil invisible entre deux âmes en quête l’une de l’autre. Mais l’heure n’était pas aux aveux. Il était trop tôt. Chacun préférait jouer l’indifférence, se mouvoir autour de l’autre comme si de rien n’était, avec cette pudeur fébrile propre aux sentiments naissants. Car au-delà de cette attraction tue, quelque chose de plus grand les unissait — une force commune, une vision partagée, un feu intérieur qui brûlait plus fort que le désir. Tous trois vibraient au même rythme : une passion ardente pour le sport, une lassitude profonde face à l’inertie sociale, et une volonté farouche de renverser les codes. Leurs soirées, souvent improvisées dans une chambre trop étroite ou sur les gradins d’un stade désert, devenaient le théâtre de joutes verbales, de réflexions intenses, de rêves en construction. Eliana lançait les idées comme des éclairs, Jean-Baptiste les forgeait avec la rigueur d’un artisan, et Jérémie les reliait, tissant entre eux une cohérence nouvelle. Ensemble, ils bâtissaient les fondations d’un monde à réinventer, comme s’ils pouvaient, à force de mots et de convictions, faire trembler les murs du réel.

Le snack sentait le café tiède, les frites oubliées et l’électricité statique des idées qui fusent. À leur table fétiche, près de la baie vitrée, Jérémie, J.B. et Eliana s’étaient installés comme à leur QG. L’ordi trônait au centre, entouré de carnets griffonnés, de stylos mâchouillés et de mugs aux slogans révolutionnaires. Le blog était ouvert, les stats clignotaient mollement. Rien d’explosif, mais ça bougeait. Un peu. Comme un hamster qui commence à courir dans sa roue — une lente montée en puissance, presque une récompense pour toutes les heures que Jérémie avait consacrées à son fonctionnement et à son animation, seul d’abord, puis récemment épaulé par ses deux amis, venus mettre leurs mains dans le cambouis numérique avec la même ferveur. Alors que le silence s’installait, chargé de caféine et de concentration, Jérémie leva les yeux de son ordinateur et brisa la tension d’un ton agacé :

— Bon, sérieux, ce titre, c’est du tofu sans sel, râla-t-il en tapotant le clavier. « Vers une civilisation alternative », on peut changer ce titre, euh … par exemple... en « Réflexions citoyennes pour une alternative de civilisation »… je sais plus moi ! … on dirait un devoir de philo. Il faut du nerf, du clash, du panache ! On choisit quel nom pour améliorer le flow et la fréquentation du blog ? T’en penses quoi Néo ?

— Du clash, du panache… t’as pas un peu trop regardé Peaky Blinders ? ricana J.B., en sirotant son soda. Si on continue dans cette voie Morpheus, on va finir par l’appeler La Révolte des Chips.

— La Révolte des Chips, j’adore ! s’écria Eliana en éclatant de rire. Mais bon, soyons sérieux deux secondes. Le titre c’est pas le plus important, y’a pas d’urgence sur ce sujet, on touche à rien pour l’heure. Le blog doit surtout devenir un vrai espace vivant. Des pages interactives, des votes, des forums, des idées qui fusent. Pas juste des pavés de texte que même ma grand-mère lirait pas.

— Ta grand-mère est abonnée au blog, je te signale, rétorqua Jérémie avec un clin d’œil. Et elle a liké mon dernier post sur l’effondrement. Elle est plus woke que toi.

— Woke ? Elle croit que c’est une marque de céréales, arrête, dit Eliana en lui lançant un stylo.

Mais Jérémie avait déjà changé de ton. Ses yeux s’étaient assombris, son regard s’était perdu dans le vide.

— Cette nuit, j’ai encore fait ce rêve étrange, … tu sais ...toujours le même. Celui qui me hante depuis des mois. Des villes englouties, des gens qui courent, un ciel rouge comme une alarme. C’est pas juste un cauchemar. C’est… une vision. Et les signes sont là. L’effondrement approche. J’en suis sûr !

— Tu veux dire que t’as encore mangé des nuggets à minuit et que t’as mal digéré, corrigea J.B. en haussant les sourcils. Des flatulences, de l’acidité ... et le vrombissements de ton bide, voilà ce que t’as entendu ! Franchement, ton capitalisme zombie, je le respecte, mais je le vois pas tomber tout seul. Ce système, c’est comme un blob : il absorbe tout. Même nos coups de gueule. Faut le pousser. Le précipiter. Et pour ça, faut des outils. Des vraies armes.

— Des armes, au sens figuré ? Genre des tweets bien salés ? lança Eliana en mimant un sabre laser. Moi je dis qu’il faut agir. Maintenant. Pas demain. Pas dans un rêve. On doit organiser la lutte. Créer une structure. Une vraie. Une association. Un réseau. Un truc qui claque.

Jérémie se gratta la tête, l’air songeur.

— Mais avec quoi ? Trois cerveaux, deux ordis, et un blog qui rame ? Comment on lance une révolution avec ça ? On sera jamais soutenu par aucun média mainstream ! Nos idées sont noyées dans le flots sidéral de millions de revendications. On va finir en mème sur TikTok.

— Justement, répondit la Panthère en griffonnant sur son carnet. Il est grand temps d’amorcer le phénomène. On commence petit. Une collecte sur le blog. On rédige des statuts. On lance l’association dont on parle depuis des mois. On propose des actions locales. Des ateliers, des conférences, des marches. Et après, on verra. L’important, c’est de poser la première pierre.

— Et de pas se la prendre sur le pied, ajouta J.B. en se penchant vers l’écran. Mais OK. Je suis chaud. Juste, pas de nom apocalyptique pour l’asso, hein. On veut des adhérents, pas des illuminés.

— Tu sais, dit Jérémie en ajustant la luminosité de l’écran, ce blog… c’est un peu plus qu’un projet. C’est comme un vieux carnet qu’on traîne partout, qu’on rature, qu’on remplit sans trop savoir pourquoi, mais qu’on n’arrive jamais à fermer. J’y ai laissé pas mal de nuits. Et quelques morceaux de moi.

— Et ça se voit, répondit Eliana avec un sourire doux. Il respire ta voix. Et il mérite d’aller plus loin. Tu sais que je suis là, hein. Pour le blog, pour l’asso, pour tout.

— Et moi aussi, ajouta Néo, alias J.B. en haussant les sourcils. Même si je suis plus doué pour les punchlines que pour les statuts. Mais bon, faut bien un clown dans chaque révolution.

Jérémie sourit, mais son regard restait grave.

— Ce n’est pas une prophétie. C’est une alerte. Je vous le dis, ajouta-t-il, avec cette solennité un peu théâtrale qu’il affectionnait dans les grands moments : notre civilisation impériale, fondée sur l’argent-roi et l’exploitation outrancière des ressources, court à sa perte. Elle ne peut se réformer sans rupture. Et cette rupture viendra — avec fracas. Parce que la logique même de ce monde vacille. Et nous… nous devons être prêts.

Un silence s’installa. Pas un silence gêné, mais un silence qui cogite. Puis Eliana se leva, les yeux brillants.

— Alors on commence ce soir. On rédige les statuts. On lance la collecte. Et demain, on sera plus qu’un blog. On sera un mouvement.

— Un mouvement qui balance des idées en ligne et les défend dans la rue ! lança J.B. en levant son mug comme s’il portait un toast à la révolution.

— Et si… vous deux, dit Jérémie avec un sourire discret, vous vous chargiez de la rédaction des statuts ? Les démarches administratives, c’est pas mon truc. Ce serait une bonne façon de faire avancer l’asso.

Puis, en se levant doucement, feignant de chercher quelque chose dans son sac, il tourna légèrement le dos à la table, et dans un souffle à peine audible, glissé entre ses dents :

— …et de tisser un peu plus ce lien qui vous colle à la peau.

Eliana rougit légèrement, J.B. leva les yeux au ciel avec un sourire complice.

— On accepte la mission, dit-elle. Et on fera ça bien.

— Le vent se lève, conclut Jérémie avec un sourire. À nous de hisser les voiles.

Et dans ce snack aux néons fatigués, entre les miettes de chips et les éclats de rire, quelque chose naquit. Une idée. Une volonté. Une flamme. Le feu sous la cendre.

Le soleil montait lentement sur les façades décrépites. Le snack vibrait d’une énergie discrète, comme un laboratoire de pensée en marge du monde. Les trois amis, entre deux bouchées et deux idées, tissaient les fils d’un avenir qu’ils voulaient libre, inventif, et indocile.

La pause s’était achevée comme un souffle retenu trop longtemps.

Chacun avait repris le fil de sa journée, glissant dans les couloirs de l’université comme des notes sur une portée, portés par le tempo discret d’un quotidien bien rodé. Jérémie, sac en bandoulière, après un appel débordant d’affection — pour puiser un peu de force et surtout prendre des nouvelles de sa maman malade et de ses proches — avait rejoint l’amphi 3, celui aux murs tapissés de graffitis discrets, de slogans oubliés et de souvenirs invisibles. Le cours de sociologie s’était étiré entre les théories de Bourdieu et les digressions du professeur sur les dynamiques de pouvoir, tel un long fleuve de concepts, parfois trop vastes pour les esprits fatigués. Puis vint le TD de droit public, dans une salle aux néons blafards, où les étudiants, mi-absents mi-présents, griffonnaient des mots-clés entre deux bâillements, les yeux rivés sur des écrans plus distrayants que les textes de loi. La fac, ce théâtre de routines, de cafés tièdes et de regards croisés sans lendemain, semblait tourner sur elle-même, comme une horloge sans aiguilles. Mais ce jour-là, quelque chose vibrait différemment. Jérémie avait les idées confuses en sortant de cours, comme si les pensées s’étaient entassées sans ordre, sans hiérarchie. Il fallait trier, chaque jour, entre le sport, les amis, les cours, les théories abstraites et ce projet intime qu’il rêvait de faire naître — un projet encore flou, tapi dans les marges de ses carnets. La fin de journée, comme souvent, annonçait le moment de relâche. Le même rituel : un goûter rapide, quelques étirements, puis l’enfilage des vêtements choisis selon le sport du soir. Ce jour-là, c’était basket.

Sur le terrain de l’université — un rectangle de béton bordé de grillages rouillés et de bancs fatigués — Jérémie avait rejoint un match amical. Le ballon rebondissait comme un cœur trop plein, les corps s’élançaient, s’évitaient, se heurtaient dans une chorégraphie improvisée, faite de sueur, de cris et de rires. Dans ce tumulte maîtrisé, Jérémie révélait une aisance naturelle, une autorité discrète. Athlète instinctif, il enchaînait les paniers avec une précision presque insolente — à toutes distances, sous tous les angles. Un tir, puis un autre. Les équipes mixtes étaient équilibrées, mais lui semblait jouer avec une intensité supérieure, comme si chaque passe portait en elle un fragment de sa volonté. Il observait chaque joueur avec la même concentration, mais pourtant, une silhouette attira son attention. Il ne laissa rien paraître de son émotion lorsqu’il aperçut sa beauté parfaite, mais il était déjà subjugué. Et c’est là, dans l’équipe adverse, qu’il l’avait vue.

Kalyssa.

Plus âgée d’un an. Il l’avait déjà entrevue, quelques jours auparavant, sur le port, dans un bar aux résonances musicales, où quelques mots avaient été échangés. Le lendemain de cette première rencontre, par hasard , dans la rue commerçante de Saint-Ferréol, elle était de nouveau là, et cette succession de rencontres lui apparut comme un signe du destin. Elle se tenait droite, concentrée, les cheveux relevés en une haute queue de cheval noire, qui balayait l’air à chaque mouvement tel un astre en orbite. Grande, élancée, son corps semblait façonné pour le mouvement — souple, presque aérien. Son visage, ovale, d’une symétrie parfaite, légèrement pâle, portait une beauté singulière, discrète mais magnétique, qui ne cherchait pas à séduire et pourtant captivait. La jeune fille se mouvait avec une grâce féline, une fluidité chorégraphique, comme si le sol était une scène et le ballon, un partenaire de danse. Son regard, d’un bleu pâle presque minéral, franc et perçant, traversé d’une intensité calme, semblait sonder les profondeurs. Et son sourire — lorsqu’il surgissait — avait quelque chose de désarmant, semblable à une lumière inattendue dans un ciel d’hiver.

La belle athlète, féminine jusqu’au bout des doigts, apparaissait dans une tenue résolument moderne : un crop‑top impeccablement coupé, une jupe‑short noire qui soulignait la grâce de sa silhouette, et des sneakers tendance qui accompagnaient chacun de ses pas avec une légèreté presque dansante. Sa voix, claire, presque mélodieuse, se teintait d’un accent discret, à peine effleuré, qui révélait l’écho d’une origine lointaine.Elle venait d’une famille russophone, exilée après l’effondrement d’un monde trop rigide, ayant fui les dogmes pour respirer un air plus vaste, plus libre. Ceux qui la connaissaient un peu savaient que derrière cette présence lumineuse se dissimulait Kalyssa Orlova, un nom qui semblait porter en lui la poussière d’un horizon lointain, la trajectoire d’une étoile obstinée qui ne cesse de guider. Son prénom, rare et cosmopolite, paraissait avoir été choisi comme une promesse d’avenir, une note d’espérance déposée au cœur d’une partition encore incertaine. Dès les premiers échanges, ils glissèrent dans un registre ambigu, où le défi sportif se mêlait à une séduction tacite. Les passes devenaient des messages, les feintes des invitations, les paniers des réponses. Le jeu se métamorphosait en dialogue silencieux, et chaque rebond du ballon semblait battre au rythme d’un cœur partagé. ( ...,etc,... )

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Date de dernière mise à jour : 07/02/2026

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